Maurice Ravel – Daphnis et Chloé

Les enregistrements de l’intégrale de Daphnis et Chloé de Maurice Ravel sont rares. Celui que nous proposons est d’autant plus précieux, je crois, qu’il contient en creux toute l’expérience accumulée lors des onze représentations du ballet de Benjamin Millepied que nous avons données à l’Opéra Bastille au printemps 2014. Diriger cette partition à la tête de l’Orchestre et des Chœurs de l’Opéra national de Paris a toujours été pour moi un objectif depuis mon arrivée en France. L’expérience que j’ai vécue lors de la préparation et lors des représentations de ce ballet m’a beaucoup appris. Elle m’a notamment permis de définir une dramaturgie qui m’a été très utile pour définir mon propre parcours dans cette partition afin de réussir par la musique à raconter l’histoire des personnages de Daphnis et Chloé (que je suis ravi de voir publier dans le livret afin de permettre à chacun d’entreprendre son voyage imaginaire sur les terres grecques). Cette œuvre est non seulement la plus longue, mais elle est sans doute la plus extraordinaire de Maurice Ravel. Je n’oublie pas les chefs d’œuvre que sont La Valse ou Le Boléro, mais l’importance de la composition, la construction, le raffinement extrême, la richesse de l’orchestration, l’utilisation originale des chœurs font de Daphnis et Chloé une réussite exceptionnelle. Et je tiens encore à souligner une autre de ses qualités : sa lumière. Il y a ici une évocation merveilleuse de la lumière de la Grèce, une Grèce à la fois réelle et sublimée, une idée de la Grèce traduite en musique, l’Antiquité rêvée par Ravel. La musique y scintille, vibre, étincelle, chatoie. On y ressent une «  joie de vivre » unique pour reprendre le titre du tableau célèbre de Matisse.

A Daphnis et Chloé, j’ai voulu associer pour ce CD sa merveilleuse Valse. Comme on le sait, Ravel souhaitait rendre un hommage aux valses viennoises, témoignages émouvants pour lui d’un monde à jamais perdu, un monde d’avant la catastrophe de la Première Guerre mondiale. Tout comme pour Daphnis et Chloé d’ailleurs, Ravel a créé avec sa Valse un véritable poème symphonique qui devait avoir initialement Vienne pour titre. Composée après 1918, cette œuvre porte en elle le fantôme d’un Empire disparu, elle est comme un songe merveilleux et fragile d’une forme de candeur et d’insouciance que nous pourrions entrapercevoir à travers le brouillard des pires cataclysmes. Avec cette Valse nous dansons sur un volcan qui n’est pas encore éteint, qui menace même de se réveiller. L’abîme est sous nos pieds. C’est dans cet esprit, je pense, que Ravel a composé cette merveille. C’est une forme de « requiem » d’autant plus bouleversant qu’il prend la forme enchanteresse de la valse.

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